jeudi, novembre 10, 2005

 

Rn 113.

J’adore la nuit, j’adore les routes, j’adore l’été, j’adore rouler de nuit l’été ( ?,,) bref il était logique que j’aime ce film. "Enfin un film français qui ose, qui n’a pas peur des défis, qui fustige les conventions, les intrigues prévisibles, les facilités. Et ce film, c’est Feux rouges, sorti en mars 2004 dans l’indifférence la plus totale. Un thriller implacable où les protagonistes se perdent sur des routes sans fin. Une allégorie fascinante et inquiétante du couple en pleine érosion... Réussite surprenante ? Réponse : non. Cela ne fait que confirmer tout le bien qu’on pense de Cédric Kahn, cinéaste discret et étonnant qui adore multiplier les genres et les sujets. En somme, un éclectique qui pourrait bien faire les beaux jours du cinéma français. Préférant la suggestion aiguë à la surenchère spectaculaire (ce qui peut dérouter et réjouir les amateurs du genre), ce Feux Rouges se situe au croisement de Mulholland Drive et de Lost Highway, deux autres routes ténébreuses qui emmènent le spectateur vers des univers fantasmagoriques. Vous l’avez loupé en salles ? Sa sortie en DVD devrait permettre aux plus réticents de découvrir tranquillement cette lente descente aux enfers. Accrochez vos ceintures, le trouillomètre va monter… A priori, au départ, pas de quoi s’enthousiasmer plus que ça. Paris, l'été, un week-end de grand départ. Antoine se réjouit de retrouver sa femme Hélène pour partir chercher leurs enfants en colonie de vacances dans le sud de la France. Elle est en retard, il boit en l'attendant. Dans la voiture, exaspéré par la chaleur et les embouteillages, Antoine décide de quitter l'autoroute et s'arrête encore dans un bar. Sous l'excitation de l'alcool, il se met à conduire de plus en plus dangereusement. Le couple se dispute violemment. Hélène décide de partir à pied, seule dans la nuit. Je ne sais pas pourquoi, je sens finalement que ça va mal finir. Générique de fin : nous avions raison. La claque, la vraie. Contre toute attente, Feux Rouges n’est rien de moins qu’un superbe thriller fantastique français qui non seulement fait peur mais incise cette peur en profondeur, dans nos cerveaux captifs et nos yeux blêmes de spectateurs insensibles. Une peur sourde qui paralyse. Le genre de peur perverse, blanche, pis, celle qu’on ne voit pas venir. En effet, pendant les deux heures que dure cette fiction, l’horreur est rampante, hors champ, prête à chaque instant à surgir dans le cadre. Transparente, imprévisible, agressive. Et pourtant, au départ, rien ne laisse présager une telle gradation: les quinze premières minutes plan-plan semblent extraites d’un sitcom lourdaud où le monsieur (Jean-Pierre Darroussin) attend madame (Carole Bouquet) au bar avant de partir en vacances rejoindre les enfants (question: sont-ils vivants?). Heureusement, Feux Rouges quitte fissa la voie sinistre du truc franchouillard pour lorgner malignement ailleurs: vers le fantastique sourd et le film d’horreur subtil. Qui l’eût cru? Pas nous. Grosso modo, le personnage de Jean-Pierre Darroussin (simplement grandiose) décide de ne plus suivre le chemin des bonnes résolutions au propre comme au figuré. Sauf que, surprise: dès lors qu’un étrange individu fait son apparition, que la nuit commence à tomber, que les routes n’ont plus de fin et que la femme du monsieur disparaît, le film joue sur les peurs primales (noir, solitude, inconnu, distance, perte…) prend des dimensions inattendues de métaphore perverse sur l’érosion d’un couple au bord de la crise de nerfs. Au gré d’une intrigue complexe et tordue dans laquelle fantasmes et réalité se confondent, les prises de risques et les audaces narratives (rester plus de dix minutes autour d’un téléphone pour écouter des conversations stressantes et redondantes, fallait oser) prolifèrent pour la plus grande joie du cinéphile fâché avec le cinéma français. Mais qui es-tu Kahn ? On soupçonnait Cédric Kahn très doué, mais là ils nous a bluffés. Il s’est essayé à un style différent, plus casse-gueule et le fait mieux que personne. Son parcours en soi est assez atypique: très tôt (il a seulement 21 ans), il fait un stage chez Pialat sur le tournage du film Sous le soleil de Satan. Le genre d’expérience qui marque. C’est en 1991 qu’il réalise son premier long métrage, Bar des rails, qui relate une histoire d’amour sensible entre un ado et une jeune mère. Pas la peine de chercher du sulfureux là-dessous : le film dresse un magnifique portrait d’adolescent et bénéficie de dialogues subtils et de situations qui le sont tout autant. Un premier essai parfois maladroit mais convaincant qui débouchera en 1994 sur Trop de bonheur. Son second long métrage, à la base téléfilm pour la collection "Tous les garçons et les filles de leur âge", propose, encore une fois, un regard juste et touchant sur l’adolescence. Kahn, spécialiste des atermoiements pendant l’âge ingrat ? Non. L’ennui (98), fiction drôle, séduisante et sensuelle qui met en scène les angoisses existentielles d’un maniaco-dépressif, vient contredire le préjugé susmentionné. C’est sans doute son film le plus populaire : cette histoire de prof de philo (Charles Berling) fasciné jusqu’au désespoir par une adolescente (Sophie Guillemin) n’a d’ennuyeuse que son titre. Dans un genre moins frivole mais tout aussi abouti, Roberto Succo (2001), son film suivant, brosse le portrait du tueur en série italien homonyme, considéré en son temps comme une icône anar. Intelligemment réalisé et construit, le film se joue des pièges du didactisme édifiant et bénéficie avant tout de la présence d’un jeune acteur : Stefano Cassetti, dont le regard foudroie et inquiète. Un regard qu’on n’oublie pas. Dans Feux Rouges, Kahn met tout en œuvre pour stimuler les neurones, l’angoisse et l’imagination du spectateur. De manière sous-jacente, il double son récit d’une analyse subtile de l’âme humaine en proie au doute et délivre une autopsie d’un couple au bord de l’usure. Sorte de croisement angoissant entre Lantana (admirable pour son étude de mœurs mâtinée de polar fantastique) et un épisode de La Quatrième Dimension (mais où allons-nous ?), Feux Rouges profite d’un élément gravement perturbateur pour alimenter des hypothèses intrigantes qui ne trouveront une résolution presque prosaïque à la fin qui, si elle avait été encore plus tordue, aurait pu atteindre le niveau de celle du Locataire de Polanski (on vous laisse imaginer le trip). Car, oui, grande nouvelle: rien n’est ici lisse ou convenu. A condition de ne pas avoir lu le bouquin de Simenon dont le film est tiré, il est impossible de deviner l’issue de ce périple aussi singulier que diablement éprouvant. Cauchemar ou réalité ?Se passant presque intégralement sur une route sombre où des barrages de flics, des feux rouges, des voitures, des bars, des hommes étranges (et peut-être même - qui sait - un tueur en série ?) viennent parasiter la quiétude psy de notre héros, cette fiction ressemble à un grand huit intérieur où se croisent obsession, stress, paranoïa, déprime, hallucination, mystère... Certes, c’est déjà énorme, mais le grand intérêt de ce film sur la volonté de s’affranchir du train-train quotidien réside pourtant ailleurs: dans son atmosphère lymphatique, hypnotique, volontairement lente (lent n’est pas synonyme de chiant) où les personnages se fondent dangereusement et finissent par se perdre. C’est peu dire qu’on sort de là très impressionné (c’est français, bizarre et malsain) et heureux (que c’est bon des suspens comme ça, insoupçonnables, barrés, couillus), avec la sensation paradoxalement délectable d’avoir assisté au plus beau des cauchemars. Mais le générique de fin est un soulagement."

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