mercredi, novembre 02, 2005

 

"La vie c'est pas du gateau." M.Solo.

Il s’appelle Philippe. Il entre dans le bar, s’assoit à ma table et me raconte. Il à 15 ans quand il découvre les Who pour la première fois et devant la glace avec un balai entre les mains il se prends pour Pete Townsend. Il m’explique qu’au Lycée il y a les fans des Who et les fans de Pink Floyd, lui a définitivement opté pour "Quadrophénia". Il habite Aix en Provence et lui sa passion c’est le rock&roll, alors quand il monte à paris c’est pour faire carrière dans la musique mais très vite les choses se compliquent. Un soir de beuverie, sa route croise celle d’un beau jeune homme grand et mince aux cheveux blonds presque blancs, d’un style très dandy, très Oscar Wilde. Ils se rapprochent. C’est ce soir là qu’il lui fait son premier fix. La came c’est chic, c’est "dans le vent" pour l’époque. On est en 1970-1975. On ne savait pas. Puis, lentement, presque naturellement, il est accro. Mais tout va bien puisque l’argent est là, et en abondance. En effet, au fil de ses rencontres, il se constitue un bon paquet de relations dans le milieu et arrive à se dénicher une bonne place dans un label musique du monde assez important. Sa mission allez chercher l’artiste là où il se trouve, débusquer la star en gestation. Le rock, Fil, il sait où il se trouve : à Londres…Découverte du show biz concept made in outre-manche gravitant avec tout les people 80 de Piccadilly jusqu’à Soho, savourant Portobello au petit matin. Seule ombre au tableau : dépendance à l’héroïne ne fait que grandir. Parlant Portugais couramment, il est envoyé au Brésil. Seconde mission : enregistrer et produire le prochain disque de Chico Buarque. Il s'enivre des charmes du Brésil et notamment de ses putes qui ne ressemblent pas du tout au catalogue, partouzes cocainées sur fond de Carmen Sausa, Milton Nascimiento et de virées dans les barrios. Un soir de manque, il descends de son hôtel, appelle un taxi et lui demande de le porter jusqu’à la favela, la plus cotée niveau trafic. Le chauffeur "do the job" mais refuse de rentrer dans la favela, il posera donc Fil à l’entrée. Fil y restera deux mois. Réveil difficile, descente brutale : il n’as plus d’argent. Il ne s’est pas changé ni lavé depuis 60 jours et à passé 99 % son temps à s’envoyer dans les veines tout ce qu’on lui amenait. Une quatrième rallonge du label ? Ils allaient sûrement refuser de tout manière fallait qu’il rentre. A son hôtel la police l’attends, juste le temps de prendre deux valises et il est reconduit à l’aéroport manu minitari. Retour en France, case départ, plus d’appart, sa nana s'est barrée depuis belle lurète, et merde, après huit ans de vie sans trop d’histoire, l’ultimatum qu’elle lui avait posé n’aura donc pas fonctionné. Il ne sait plus trop où il en est ni où il vit et sa shooteuse est manifestement devenue la femme de sa vie. "Tu voudrais la sentir déjà au creux de ton bras, la femme de ceux qui n’en ont pas", chante Mano Solo, un copain à lui d’ailleurs. Il l’aimait pourtant cette foutue nana, bah ! Tant pis ! De toute manière il y a longtemps qu’il n’as plus d’érections alors il se console en disant qu’il tient l’alcool comme jamais et enterre tous ses potes. Il planque Stéphane Sirkis qui a encore fait un OD à son frère Nicola qui le cherche partout "Fil, t’es sur que tu sais pas où il est, Stef ? " (Si, il vomit sur mon tapis). "Non Nico, désolé, je ne sais pas où il est. Bonsoir." Et la vie s’enchaîne sans trop vraiment la contrôler, le taf le dégage : trop incontrôlable…Et puis c’est au tour de ses amis de se raréfier (reste Coluche, chez qui l’héro est devenu un self service) et puis c’est les squats, et la défonce permanente. Les seuls moments de lucidité c’est pour des nanas trop défoncées pour réussir à trouver une veine et qui pleurent, car elles sentent le manque arriver et qui n’en peuvent plus de se piquer à l’entre jambe…Certains dorment encore la seringue plantée dans le bras… Fil est un des seuls à rester encore assez lucide, il sort et rencontre un autre jeune homme qui, lui, son délire, c’est tout ce qui est sacré, il l’emmène se taper un délire mystique, direction l’église Saint Sulpice où les fix, ils les coupent à l’eau bénite, histoire de se rapprocher encore plus de Dieu. Puis l’argent se fait plus rare et il faut bien donner à bouffer à l’intraveineuse, alors on se trouve un calibre et on braque, surtout le matin, et uniquement des superettes. Le flingue ? il ne sait pas s’en servir, de tout façon il est même pas chargé, mais le but c’est de faire chier dans son froc la petite caissière qui vient tout juste de se réveiller. L’argent entre à nouveau, ses amis changent et il côtoie le milieu mafieux du paris des années 1980, un jour un caïd, tendance psycho (la gâchette facile) lui demande de l’accompagner chez un mauvais payeur, pour l’aider à "recouvrer la mémoire" disait-il. Fil, son boulot c’était de monter la garde sur le pallier, et cela devait s’arrêter là, alors pourquoi ce con à t-il eu la mauvaise idée de tenter d’attraper un grenaille ? C’était la première fois qu’il voyait de la cervelle sur les murs. Gégé, le caïd en question, s’est pris d’affection pour Fil et a vu que c’était un gars qui avait des couilles et qu'il n’était pas du genre à balancer. Fil avait désespérément besoin de thunes pour payer la came. Alors quand Gégé lui demande d’amener quelques mallettes d’un bout à l’autre de Paname et bien Fil répond oui. Ca payait bien. Deux fois, trois fois et puis la police à commencé à repérer le petit manège et un flic plus sympa que les autres vient le voir chez lui un soir et lui dit que les flics planifiaient une descente dans son appart avant la fin de la semaine. Fil les a attendu le mercredi matin, pas venu, le jeudi matin, pas venu. Finalement, le samedi à 6h00, heure légale, le café était prêt quand ils passèrent le pas de la porte. Jamais une arrestation ne s’était faite dans une ambiance aussi bonne enfant. Direction la zonzon où le sevrage est plus que brutal. Cellule d’isolement, crises de manque sur crises de manque. Et puis le corps se fait à tout, il va mieux, les douleurs s’estompent petit à petit pour faire place à la faim et l’estomac recommence à accepter la nourriture, les organes se remettent à nouveau en fonction. Douloureux retour à la vie. En prison, fil comprend vite qu’il vaut mieux fermer sa gueule pour se faire des potes et de ce fait il est très vite transféré à la bibliothèque, distribution quartier V.I.P, c’est là qu’il côtoie les gars d’action directe. Les mois passent dans les murs gris de Fleury, jusqu’à une certaine remise de peine pour bonne conduite : par ici la sortie. Retour case départ sur le pavé parisien. Plus rien. Casier chargé à bloc. Fil, écœuré, déchire sa carte d’identité et sa carte d'électeur (déchu de ses droits civiques elle ne servira plus jamais à rien). Tiens, il réalise qu’il n’a jamais pris le temps de passer son permis. C’est dommage. Pas d’argent pour aller voir sa mère à Aix. Son frère ? Aussi junk que lui. Ses seules connaissances ? C’est la rue. A force de dormir dans le métro, trop défoncé pour rentrer, on fini par connaître les clodos du coin, alors Fil reste de plus en plus avec eux, puis de fil en aiguille, lui aussi, il fait la manche. La nuit c’est les squats, les bancs, les foyers, les bouches d’aération, les parkings souterrains, les wagons et les usines désaffectés. Et puis comme de part son passé il n’a pas peur des piqûres (et pour cause) son pote S.D.F lui dit de se faire une prise de sang, d’en asperger sa chemise et son visage et d'aller taxer de la tune aux voyageurs en partance sur le quai des gares. "Pardon Monsieur, je partais pour Lyon, et je viens de me faire agresser par deux voyous, ils m’ont piqué mon porte-feuilles, auriez vous la gentillesse de me dépanner de 5 ou 10 francs, s’il vous plait ? Sinon je vais rater mon train." Et bien, la manche en plein cœur de Paris à l’heure de pointe, ça marchait du feu de Dieu, et avec son pote ils se faisaient pas mal d’argent du moins suffisamment pour bien bouffer, à deux, tous les jours. Une nuit dans un foyer pour sans abris, il est réveillé par une voix féminine et un gars caméra à l’épaule : "Monsieur ? On nous a dit que vous pourriez peut-être nous aider, nous sommes une équipe de télévision en tournage pour Antenne 2 dans le cadre de l’émission "envoyé spécial", (qui venait de débuter, nous sommes en 1989-1990) acceptez vous que l’on vous filme et que vous nous montriez le milieu dans lequel vous évoluez ?" Dans un demi brouillard Fil s’entend répondre "O.K" et fixe un rendez vous le lendemain, histoire de bouffer gratos. Le lendemain, à l’heure indiqué, et un petit dej à l’œil, la nana lui ré explique le sujet, Fil capte qu’il y a quelque chose à gratter et qu’il peut se faire un peu de d’argent facile mais pose quelques conditions : "je veux le visage flouté". "Flouté" il le sera, effectivement, mais apparemment pas assez, puisque tous ces anciens copains de quartier le reconnaissent du premier coup d’œil, et c’est là qu’il eu le plus mal : Sa mère découvrit le document et compris que son fils était tombé bien bas. La vie suivit son cours, mais une vie de la rue malheureusement très dangereuse et la nuit, les coups de Laguiole et d’Opinel pleuvent très fréquemment. Trop. Basta. Fil rentre nouveau dans le rang. En stop, il repart à Aix chez sa mère. Deux ans passent afin de retrouver un visage et une allure approximativement normale. C’est un Fil qui savoure sa chance (qui tient du miracle) d’être toujours séronégatif et c’est rechargé en énergie positive qu’il repart à l’assaut de Paname city. Ancien carnet d’adresse ? Reste un bon pote dans l’industrie du disque qui lui propose un taf chez Armoniamundi. Banco. Magasin franchisé, quartier bobo, clients friqués, Fil refait surface. Le plein pendant quatre ans. Puis il se lasse, comme toujours et décide de se barrer à Gap pour se poser à son compte. Les affaires vont bon train et il rencontre toute l’intelligentsia du coin, tout un tas de gens pétés de tunes qui organisent des soirées barbeuk dans de magnifiques résidences en bois en plein cœur des alpes. Il y rencontre Jean, vieille tante et alcoolique notoire qui vit avec un peintre dada octogénaire et multimillionnaire. Fil est invité à la maison et découvre l’étendue de sa fortune. Mort bourré ce dernier lui offre un tableau, que Fil refuse. Et lui donne cash, plus de 20000 francs. Fil sent ses vieux démons le tirailler à nouveau. Depuis sa sortie, il est placé sous contrôle judiciaire, tout mouvement d’argent suspect le ferait replonger, il refuse. Puis au fil des discussions, il fait la connaissance d’un tout jeune directeur de label qui doit se délocaliser en direction une toute petite ville du Sud de la France. Marmande. Histoire peu commune ? Destin hors du commun ? Une vie n’a rien d’ordinaire. Fiona Gélin, Thierry Ardisson ont eu des parcours sommes toutes assez similaires. Et tant d’autres… "Si j’ai surfé tout là haut, j’ai rampé aussi tout en bas " " il n’est pas de hasard, il est des rendez vous, pas de coïncidences" Ouverture. Je finis ma bière, il paye, nous sortons du bar, il fait nuit. « Viens, je te paye une pizza au Nota bene » Nous commandons. Debout au milieu de la salle, il lève le bras, plaque un accord improbable sur une guitare imaginaire et devient Pete Townsend. Il est tard.
Il a 43 ans.

Comments:
ça ferait un bon film. On voyage, y'a de l'action, du drame, un certain acteur américain dans le rôle principal. Un happy end?
 
Bon, je vois que tu as deviné de qui il s'agit...L'acteur à langue de teckel...
 
je l'ai deviné par le truchement de mes amis d'éducation chrétienne.
 
judéo-chrétienne plus exactement.
 
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