lundi, octobre 10, 2005

 

L'envers au paradis.

Guillaume Dustan et mort. Il y a des gens qui forcent la sympathie, qui ont des couilles suffisamment lourdes pour dire ce qu’ils pensent et envoyer les autres se faire foutre. Il y a des mots qui font mal mais ouvrent les yeux sur une putain de réalité glacée. Guillaume Dustan est mort . Et ca fait chier.
Et merde.
NOUVELOBS.COM 10.10.05 "Selon le site internet de Têtu, cet énarque en rupture de ban est mort le 3 octobre d'"une intoxication médicamenteuse involontaire". L'écrivain Guillaume Dustan est mort, annonce lundi 10 octobre le site internet du magazine des gays et lesbiennes, Têtu. Selon les informations du journal, cet énarque gay de 40 ans est décédé lundi 3 octobre d'"une intoxication médicamenteuse involontaire" à son domicile parisien. "Le corps de l'écrivain, âgé de 40 ans, a été retrouvé jeudi par sa famille dans l'appartement qu'il occupait depuis un mois. La date et les causes de sa mort ont été révélées par une autopsie", rapporte tetu.com. Fils d'un psychanalyste, Guillaume Dustan, de son vrai nom William Baranès, suit de brillantes études à Sciences-Po et à l'ENA et débute une carrière de juge administratif. Quand il découvre sa séropositivité, en 1990, il plaque tout, écrit trois romans autofictionnels qui paraissent chez POL en 1996, 1997 et 1998. "Militantisme homo" Son premier livre, "Dans ma chambre", avait fait sensation car il y parlait pour la première fois de relations sexuelles non protégées entre homosexuels, à Paris, à la fin des années 90. En 1999, il a reçu le prix de Flore pour "Nicolas Pages", paru chez Balland, maison d'édition où il crée une éphémère collection de littérature gay et lesbienne, "Le Rayon gay". "Bien sûr, je fais du militantisme homo avec ces livres, mais aussi du militantisme en faveur d'une forme de vie underground", disait-il à propos du "Rayon". Dans "Génie divin" (2001), journal intime foisonnant, il revenait sur la polémique qui l'a opposé fin 2000 à une partie de la communauté homosexuelle après avoir écrit que "la capote ne pourra jamais être la règle en matière de sexualité". "Il faut l'empêcher de dire ce qu'il dit", lui avait répondu l'association de lutte contre le Sida Act-Up. Guillaume Dustan a écrit au total six livres, dont le dernier, "Dernier roman", a été publié en 2004 chez Flammarion. "

Interview de Dustan piquée à Fluctuat.
"Pourquoi écrit-on à la première personne ? Pourquoi l’autofiction ?
Guillaume Dustan : « Ce qui serait surprenant d’après cette question, c’est pourquoi on aurait envie de raconter sa vie. C’est plutôt l’inverse qui est surprenant. Il est étonnant que ce soit surprenant de demander pourquoi on a envie de raconter sa vie. J’ai plutôt l’impression que c’est ça qui est normal, en tout cas que c’est ce qui se comprend le plus facilement, non ? Ce qui est étonnant, n’est-ce pas l’inverse, c’est à dire qu’il y ait des gens qui passent autant de temps à raconter des histoires qui ne parlent pas d’eux. La question est de savoir pourquoi les gens écrivent. Qui écrit ? Des gens qui en ont les moyens. Et qui veulent vendre. Pourquoi est-ce qu’on raconte des histoires, je ne sais pas moi. Je n’ai pas envie d’écrire des histoires. J’ai essayé et ça ne marchait pas. Et à un moment j’ai trouvé que j’avais une vie assez bizarre pour écrire dessus. Mais je le raconte dans J’ai été très influencé, d’abord marqué, puis influencé par la lecture des gens qui utilisaient le « je ». Et qui racontaient leurs choses. Leurs choses à eux. Voila, comme Renaud Camus, Guilbert, et Duras dernière manière. Par ailleurs, chez pas mal d’écrivains importants, c’est le premier livre que je préfère. Chez Fitzgerald par exemple, c’est L’Envers du Paradis ; chez Aragon, je ne peux lire que les premiers textes, ce ne sont que des nouvelles, c’est très très bien. Et après ça ne l’est plus. Parce que dans les premiers livres on parle de soi. C’est connu, c’est la théorie du premier roman. Pourquoi autant de premiers romans sont réussis et pourquoi autant de seconds romans après ne sont pas bons. C’est ça qui m’intéresse, c’est intéressant parce que dans ces premiers romans, les gens se sont dits. Ils ont sortis « eux » d’une manière... thérapeutique. Et là c’est très bien, c’est une littérature qui sert au moins à quelque chose, ça ne me gène pas. Il me semble qu’il y a un lien assez fort entre l’acte d’écrire et puis écrire soi, se raconter soi. C’est assez normal, assez naturel. Et puis ça m’emmerde, de raconter... »

Qu’en est-il selon vous de l’autofiction au point de vue du lecteur ?
Guillaume Dustan : Le « je » est un moyen d’identification très fort de la part du lecteur. Dans le roman on peut évidement se comparer au narrateur mais quand on dit je, on est tout le temps renvoyer à la question : est-ce que je suis comme lui ? est-ce que je ne suis pas comme lui ? Et je trouve que c’est une question très intéressante parce que ça renvoie à comment on se découvre... Je trouve que c’est plutôt une expérience excitante pour le lecteur. Pour choisir un exemple, on va prendre ... Christine Angot. Christine Angot, elle dit « je ». Et ce n’est pas innocent : et en plus elle raconte son inceste. Ce n’est pas un hasard : les gens qui disent « je » ont vraiment envie de parler de… de leurs problèmes. Et c’est très bien, il y a aussi toute une morale convenue, qu’on tolère, qui dit qu’il ne faut pas se plaindre, qu’il ne faut pas parler de soi, qu’il ne faut pas s’étaler. Un certain nombres des canons de la morale bourgeoise, courante. »
Le « je » est-il obligatoire pour obtenir de tels effets, et toucher ainsi aussi directement le lecteur ? Guillaume Dustan : Disons les choses de manière très simple. Si on écrit « il », obligatoirement on est à l'extérieur et on décrit quelqu'un, quelque chose qui se passe. Après on va dire « il pense ça » - on est en plus dans la fiction, avec un narrateur omniscient, etc. C'est d'un maniement pas facile et en même temps il y a obligatoirement cette facilité liée au fait qu'on est à l'extérieur de choses qui arrivent. Mais si l'on dit « je », on est à l'intérieur, ça me met à l'intérieur de la tête des gens. Et je crois que c'est le but recherché. D'où ce que vous exprimez en termes de fascination et répulsion ; tant mieux, c'est ça qu'on veut. Je trouve ça vachement bien que, même si j'ai eu des moments d'abattement, d'avoir pu écrire ces livres qui font que l'on se met dans ma biographie. Alors qu'on n’a pas vécu ma vie, je trouve que c'est une bonne fin pour les gens et si je n'écrivais pas « je », ils ne le liraient pas.

Y a-t-il une distinction entre l’autofiction, d’une part, et le journal, censé être moins directement objet de littérature ?
Guillaume Dustan : Je ne fais pas cette distinction. Le journal est un genre littéraire. C'est quoi le critère de la littérature ? Je pense que c'est de s'inscrire dans l'histoire. Dans l'histoire de la littérature, dans l'histoire de la langue, dans l'Histoire tout court. Alors il y a bien sûr différentes façons de s'inscrire dans l'histoire ; on peut s'y inscrire dans le passé. Ou, quand on fait la chasse au Moderne comme Renaud Camus, on s'inscrit dans l'histoire d'une manière primaire, on essaie de s'inscrire dans le présent - c'est ça qui m'intéresse. Mais on n'écrit pas des livres réussis si on n'est pas au courant de l'histoire de l'art, et de la littérature en l'occurrence. Obligatoirement, il y a une culture ; mais cela dit, il y a des cas où des livres très bien ne sont pas écrits par des gens nourris de littérature. Mais nous on a d'abord un rapport à la langue, comme tout le monde a un rapport aux images. Après c'est la question de la naïveté en art et on peut être un excellent écrivain réaliste, un excellent peintre naïf. La question est encore autre à ce moment là. Si on se situe dans un rapport professionnel à l'écriture, il faut savoir ce que tu écris parce qu'il ne faut pas faire comme les autres. C'est la règle de l'art. Pour être intéressant, il ne faut pas faire comme les autres, éviter le connu. Après, si l'on veut être un grand artiste naïf, et bien, il faut avoir un monde intérieur très riche et le retranscrire de manière très libre.

Ecriture par dictaphone ou expérimenter ce dernier temps une écriture via téléphone portable ? Qu’en est-il exactement ?
Guillaume Dustan : Non, je fais la tentative de dicter pour mon dernier. Pendant un moment je ne voulais plus écrire pour des raisons de lassitude. il y a un moment ou l'on fait des phrases et où l'on sent qu'il y a ce truc, qu'on va être tenter de faire des phrases : et il vaut mieux éviter. Mais ça n'a pas d'importance. Chacun a ses manières (est visé le fétichisme, farouchement snob, du Mont Blanc ndlr). Non, ça change : un livre est écrit à la main parce que l'on veut pas toucher à l'ordinateur et puis après on écrit à l'ordinateur. On s'en fout. Ce qu'il faut, c'est trouver la bonne technique au bon moment pour dire la chose qu'on a vraiment envie de dire. Le support n'a aucune importance. Ce qu'il faut c'est ne pas être dans le faux, c'est ne pas être dans le bidon. C'est ça qui est difficile. Et c'est ce qui est plus facile pour le premier livre, que l'on a depuis longtemps dans la tête ; c'est plus facile pour le premier livre - et c'est aussi pour ça que les deuxièmes romans sont aussi souvent ratés - parce que quand on écrit un premier livre tout le monde ne vous connaît pas. On n'existe pas comme auteur. Alors qu'après on est mis dans une position d'écrivain - dans la position de celui qui est capable d'écrire un livre - et tout le monde n'est pas capable, etc. Tout ceci, qui est peut-être vrai, crée aussi une position odieuse. Ce qu'il y a de pire c'est quand on devient un gourou et que l'on vous demande d'avoir des opinions sur tout. C'est vraiment l'enfer. Mais il en faut.
Votre dernier livre lu était à l’époque American Psycho de Bret Easton Ellis, que vous considériez comme le plus grand livre du monde.
Guillaume Dustan : La question de la hiérarchie... C'est un peu le sujet de mon dernier livre. J'ai l'impression en ce moment qu'il y une espèce de consensus tacite pour dire que tout le monde est égal. Oui, mais c'est pas vrai. c'est pas vrai. Et autant je ne suis pas pour l'autorité, autant je suis pour la hiérarchie au sens de hiérarchiser, de dire ça c'est mieux que ça...C'est vrai : il y a des gens qui dansent mieux, il y a des gens qui savent mieux faire des choses que d'autres, il y a des gens plus beaux que d'autres. Même si j'espère qu'on va arriver à un monde qui ressemblera beaucoup à Glamorama où tout le monde sera beau, intelligent et tout ça ; j'espère moins désespérer ; on n’en est pas là, quoi. Ouhais, je ne sais pas, on est un peu... c'est une question qui me tracasse. Pourquoi Bret Easton Ellis est le plus grand écrivain actuel, enfin du monde ? Il faudrait que je développe ça, parce que je vais faire un papier la dessus pour Technicart.. Mais je le pense alors je vais faire un petit effort. Parce que tous les autres me font chier. Déjà, ça, c'est un signe. Franchement, j'ouvre n'importe quel livre, ce que je lis, je l'ai déjà lu quelque part. Dons ça m'emmerde, ça va quoi. Et en plus, il n'y a pas d'autres auteurs dont je me sente proche. La littérature, c'est un truc de vieux la plupart du temps. Il y a quelques exceptions, les écrivains, je ne sais pas, Rimbaud c'est pas un truc de vieux : mais il a arrêté très tôt, avant que ça ne devienne pas un truc de vieux. On ne peut en tout cas pas lui reprocher de ne pas avoir su s'arrêter. Et c'est Ellis : son sujet, c'est la jeunesse. Je le trouve de ce point de vue extrêmement audacieux. Parce que la littérature n'aime pas les jeunes ; ou ce qu'elle aime, c'est fantasmes et illusions ; et il n'y a pas ça chez Ellis. Dans Moins que zéro, il n'y a évidemment pas ça parce qu'il est encore tellement jeune que la question ne se pose pas ; il écrit encore en pleine adolescence. Dans American zéro, la question ne se pose pas parce que le héros sort gagnant, enfin on croit qu'il a fait tous ces meurtres et il n'est quand même pas pris ; c'est excellent. Maintenant, on peut penser qu'il ne les a pas commis. Mais ce n'est pas que rigolo chez lui, c'est que le monde est, c'est qu'il ne se fait même pas gauler. Et, dans Glamorama, la fin est intéressante parce que le héros y est détruit par les vieux, il est détruit par son père ; je ne sais pas, vous avez lu le livre ? C'est une histoire horrible. Son père est un sénateur qui se présente à la présidence des Etats-Unis. Il se trouve que le héros est pris dans une histoire de terrorisme international s’attaquant à des mannequins - ça tout le monde le sait, on l'a lu dans la presse - mais à la fin, et bien, son père le fait enlever et remplacer par un sosie ; il a été élu président et il n'a pas envie d'avoir un fils drogué, qui boit et qui en plus pose des bombes et à la limite - poser des bombes est bien sûr La circonstance aggravante - mais déjà, drogué et amateur de night clubs, ça ne lui plaît pas du tout. Et ainsi, le sujet de Glamorama, c'est la lutte entre l'ancien monde et le nouveau, symbolisée par le père et le fils, et le père veut la peau du fils... Moi je me sens très proche de ça : c'est la même histoire, la mienne, mon père voulait ma peau, il l'a pas eu. C'est ça Glamorama et j'aime beaucoup. Et si je pense que ça parle à beaucoup de monde, c'est parce que nos pères veulent tous nos peaux... Enfin, j'ai de plus en plus de mal à dire « nous » parce que je suis en train là de basculer dans des généralités et c'est quelque chose d'horrible. Moralement, pas physiquement, mais moralement, parce que l'on se met... enfin je raconte peut-être des choses débiles .. Mais à partir d'un certain âge, on a la possibilité de manipuler. Face aux conflits de classes, et de race et de sexe, il y a maintenant un conflit de générations qui rentre dans le jeu politique. Parce qu'avant les jeunes n'avaient de toutes façons pas la latitude de dire quoi que ce soit, c'était vraiment pas croyable, enfin je sais pas, c'était Padre patrone, le film des frères Tavianni de 77. Ca m'a beaucoup marqué, c'était vraiment un des premiers films qui prenait pour thème la manière dont les adultes écrasent les enfants. C'était vraiment le conflit des générations."
Guillaume Dustan est mort.
Et merde.

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