mercredi, mai 17, 2006

 

Hanzo the Razor.

Hanzo the Razor 2 : L'enfer des supplices
Hanzo the Razor est, après Zatoichi et Baby Cart, une autre grande saga issue de la maison de production de Shintaro Katsu. Si le seul rapport unissant Zatoichi et Hanzo est que tous deux sont incarnés par Shintaro Katsu, les liens entre qu’il entretient avec Itto Ogami sont plus nombreux. Bien sûr on retrouve à l’origine des deux sagas l’auteur de manga Kazuo Koike, des idées scénaristiques qui se répondent (les multiples pièges qu’Ogami cache dans son landau et dont Hanzo parsème son repaire), les mêmes institutions corrompues… Mais les deux personnages s’ils se ressemblent par bien des points, chacun naviguant sur le fil ténu du bien et du mal, se différencient profondément par le fait qu’Itto poursuit la voie (certes de manière très personnelle) du Bushido tandis qu’Hanzo ne sert que sa propre loi et ses propres règles. Si Itto trace sa route sanglante dans le seul but de se venger, Hanzo, lui, est animé par le désir sincère et profond de rendre la justice, de protéger le peuple contre les riches et les abus de l’autorité, se rapprochant par là du personnage d’Ichi. Hanzo a l’autorité en horreur et se situe dans la droite lignée de ces héros incorruptibles que le pouvoir dégoûte. Dès le début, lorsque Okubo accepte de pardonner Hanzo, il lui explique que si tout le monde se comportait comme lui, le Shogun courrait à sa perte. Et l’inspecteur de lui répliquer : « Je me fous de la hiérarchie quand elle gêne mon boulot. Je lui pisse dessus ! ». Le ton est donné lorsqu’il renchérit : « Si c’était le Shogun lui-même qui c’était mis en travers de la route, il aurait tout cassé ! ». Hanzo the Razor surfe directement sur la vague des polars nerveux, insolents. L’inspecteur Itami est un Harry Callahan de l’ère Edo. Le fait même de prendre la capitale Edo comme cadre, tranche avec le décor habituel du Chambara qui fait parcourir à ses héros les petits villages du Japon. Contemporains des films de Jack Hill (Coffy, la panthère noire de Harlem sort en 1973, Foxy Brown en 1974), réalisés dans la foulée des œuvres de Gordon Parks (Shaft, les nuits rouge de Harlem en 1971, Les Nouveaux exploits de Shaft et Superfly en 1972), les films de la série Hanzo puisent dans la violence sèche du mythique polar urbain de Don Siegel et dans la décontraction et la sexualité affichée des films de blaxploitation. Le tout bien entendu mâtiné de Chambara ! La musique funky et pop appuie ces évidentes références et crée un décalage ironique et judicieux avec son genre de référence. L’Enfer des supplices est une véritable enquête policière qui va mener Hanzo d’un temple où se déroulent des avortements illégaux à un réseau de prostitution tenue par une moine bouddhiste qui cache de secrètes intrigues où les plus hauts responsables sont impliqués. Dans la plus pure tradition du genre, l’inspecteur remonte la filière, abattant toutes les murailles qui se dressent entre lui et la vérité. De fait, la série des Hanzo est un goyokiki-eiga, un genre prenant pour cadre la période Tokugawa et consistant en des enquêtes policières se situant dans la capitale Edo. C’est une histoire de torimonocho, une intrigue judiciaire au temps de samouraïs. Mais Shintaro Katsu entend briser une certaine tradition du genre, en faisant voler en éclat les codes en usage. De grands acteurs y ont trouvé de grands rôles, mais Katsu ne veut pas se placer dans leur lignée et préfère se poser en icône du cinéma d’exploitation. Le film est étrangement ambivalent dans sa vision des femmes. D’un côté Hanzo ne coffre pas la prêtresse du sanctuaire des anges qui provoque illégalement des avortements. Il reprendra même plus tard ses paroles lorsqu’il sera confronté à membre du conseil des anciens : « la faute au gouvernement. Pour s’enrichir il dévalue la monnaie (…) les pauvres crèvent de faim, ils ne peuvent nourrir leurs enfants ». Alors qu’il assiste à la cérémonie où celle-ci se déshabille et dans une scène saphique s’approche de sa « cliente », l’inspecteur est révulsé. Mais il écoute l’explication de la prêtresse qui lui explique qu’elle se met à nu pour atténuer la honte de ses patientes. D’un autre côté, le machisme du héros est évident et Katsu s’en délecte. Il se plaît à faire mugir les femmes de plaisir, sûr de la puissance de son phallus et du désir des femmes d’assouvir leurs pulsions. Hanzo est la plus évidente illustration du sabre (ou du revolver en d’autres temps) comme substitut viril. Hanzo se bat contre toute forme d’autorité. Il rejette autant la religion que le pouvoir. Dès le générique (qui apparaît au bout de neuf minutes), l’inspecteur est entouré de figures de Bouddha qu’il pourfend de son poing rageur, avant d’entraîner son sexe. Il n’a que faire de l’interdiction faite aux hommes de franchir le seuil du sanctuaire des anges, élément par ailleurs évocateur de son désir de pénétrer les interdits. Hanzo multiplie les irruptions dans des lieux interdits, brise nombre de tabous qu’ils soient sociaux ou sexuels. Le temple Kaizan où officie Nyokaini, supérieure issue de la noblesse, associe ces deux approches. Hanzo y pénètre illégalement, et y découvrant un réseau de prostitution, kidnappe Nyokaini, la torture, puis la viole. « Il torture la bonzesse pour s’attirer les foudres de Bouddha » expliquent Onibi et Manushi ses deux compères. The Razor se décrira lui-même comme « surgissant de l’enfer ». Personnage irrévérencieux, choquant, brutal, Hanzo se réclame de l’enfer, mais également du paradis. Lorsqu’il soumet Nyokaini au « supplice » de la toupie (il l’emballe dans un filet tenu par ses deux complices qui la font s’empaler sur son sexe) il s’exclame : « Tu as supporté l’enfer, maintenant je t’envoie au paradis ». Hanzo respecte encore moins la bourgeoisie. Aux riches marchands qui se rendent dans le réseau de prostitution du temple Kaizan, il hurle : « vous êtes la gangrène du monde ». Et que dire de l’autorité ! A chaque enquête il remonte la hiérarchie jusqu’à faire tomber les têtes les plus hautes. Il laisse libres les maillons de la chaîne du crime, cherchant le coupable à l’origine de cette chaîne. Il se moque constamment de son chef, le commissaire Magobei, qu’il surnomme Le Serpent, qu’il aime rouler dans la fange et couvrir de ridicule. Le scénario, signé par Masumura lui-même suite au souhait de Koike de ne pas participer aux autres épisodes de la série, joue habilement sur différentes ambiances. Violence et cruauté sont incarnées par Hamajima Shobei, qui viole, tue sans pitié femmes et enfants, véritable sadique, version du psychopathe chère au cinéma d’exploitation américain et du polar urbain. La partie comique d’Hanzo est d’abord le fait des deux side-kicks de l’inspecteur, Onibi et Manushi, des okapikki, anciens prisonniers libérés par l’inspecteur qui ils doivent allégeance. Lâches, peureux, mais dévoués jusqu’à la mort, ils multiplient les mimiques anxieuses et offrent quelques moments assez drôles. Katsu quant à lui, s’amuse visiblement de son personnage vocifèrent et roublard, accentuant jusqu’à la caricature ses expressions, rugissant, hurlant jusqu’à plus soif. Il mêle à la posture digne de l’inspecteur des éléments comiques qu’il a déjà explorés avec brio avec le personnage d’Ichi. L’histoire est complexe à souhait, imbriquant plusieurs intrigues avec un certain panache, accumulant les situations scabreuses (sado-masochisme, torture…) et les scènes de violence avec geysers de sang à tout va. Ce deuxième épisode se révèle être plus « libéré » que le premier signé Misumi. Plus d’exposition, on entre de plain pied dans une intrigue farfelue et outrancière. Shintaro Katsu s’entoure de Kazuo Miyagama à la photo (Baby Cart 4, six épisodes de Zatoichi, collaborateur attitré de Mizoguchi qui a également travaillé avec Masumura sur Tatouage en 1966), le directeur artistique Seiichi Oota (Zatoichi toujours) et du monteur Toshio Taniguchi (tous les Baby Cart, six épisodes de Zatoichi), assurant au film une certaine unité graphique avec Baby Cart et les épisodes les plus colorés d’Ichi. Yasuzo Masumura signe ce second épisode, après un premier opus signé Kenji Misumi. Masumura et Katsu ont déjà travaillé plusieurs fois ensembles, notamment sur le premier « soldatYakuza » (Heitai yakuza, 1965). L’enfer des supplices se situe du côté des œuvres d’exploitation du cinéaste, mais on y trouve parfois une véritable recherche esthétique qui n’est pas sans rappeler ces films qui lui ont donner une aura d’auteur en occident, tel Tatouage ou encore La Femme de Seisaku (Seisaku no Tsuma, 1965). Mais force est de constater que ces innovations formelles sont plutôt accidentelles et que dans l’ensemble la mise en scène de Masumura est plate et illustrative. Hanzo 2 semble réalisé à la va-vite, Masumura multipliant les faux raccords, abusant des zooms et des cadrages approximatifs. Ceci peut s’expliquer par la volonté de Masumura de contrôler chaque cadrage, ne laissant pas l’opportunité à Kazuo Miyagama d’exercer son immense talent. Ce deuxième épisode d’Hanzo se situe un cran au dessus d’un premier opus timoré, en décalage avec son propos provocateur et outrancier. Plus excessif et surtout servi par un scénario inventif, il demeure pourtant loin du délire souvent vanté. Le résultat final demeure bien sage par rapport à la volonté manifeste de choquer le spectateur.

Hanzo the Razor 3 : La chair et l'or
Personnage clé de ce troisième épisode, Sugino Genan est un médecin qui prédit la fin du Japon s’il refuse de s’ouvrir à l’Occident. En cette période clé de l’ère Edo, des groupes antagonistes se déchirent au sein du Shogun. Les partisans d’un Japon fort et fidèle à ses traditions (« Le Japon est le Japon, il doit rester tel qu’il est » déclame le conseiller Hotta) s’opposent à ceux qui pensent que l’influence de l’Occident est inévitable et qu’il faut apprendre leurs sciences et leurs techniques. Genan est de ceux-là, il aimerait voir le gouvernement apprendre à utiliser les machines à vapeur ou encore à prendre modèle sur leur artillerie. Initié à la médecine occidentale (à l’époque incarnée par Hollande), il est vu comme un traître à sa nation et condamné pour dissidence. Il convainc Hanzo du bien fondé de sa démarche et l’inspecteur accepte de le cacher pendant un mois, le temps qu’il mette au point un canon sur le modèle occidental, plus rapide et puissant, qui devrait prouver une fois pour toute aux décideurs que sans ouverture le Japon est condamné à être envahi. Autre personnage important, Heisuke représente une autre mutation à l’œuvre dans la société des Tokugawa. Les samouraïs sont petit à petit écartés de leur importance d’origine. Un nouveau système hiérarchique se met en place, nombre de fiefs sont démantelés, la paix règne, bref les illustres guerriers n’ont plus leur place dans la société d’Edo. Heisaku est ainsi passé de Samouraï à fabriquant de parapluie. Acculés à la pauvreté, les samouraïs se reconvertissent, souvent deviennent ronin. Ils ont normalement l’interdiction de devenir marchand ou paysan, Heisuke représente donc la plus misérable des chutes. L’usurier Ishiyama profite de cet état de feu en poussant les samouraïs à lui emprunter de fortes sommes. Il pousse même le conseiller Hotta à faire fructifier l’or du Shogun en l’utilisant pour endetter les samouraïs. Hanzo se trouve confronté également à Ishiyama, homme au plus haut de la hiérarchie des grands maître aveugles. Sa duplicité est le principal adversaire de l’inspecteur. Alors que le conseiller Hotta est une cible facile pour Hanzo (il est juste corruptible), Ishiyama est plus insaisissable et The Razor doit user de mille stratagèmes pour défaire cette crapule. Il découvre que des fêtes sont organisées pour ses élèves de koto. Des fêtes où elles donnent libre cours à leurs désirs sexuels. L’occasion de montrer le carcan social dans lesquelles les femmes sont enfermées dans cette société. Alors que les hommes batifolent à droite et à gauche, les femmes sont abandonnées de leurs maris et le moindre écart les condamne à l’opprobre public voire la mort. La saga Hanzo trouve avec son personnage d’éternel insoumis et ces allusions historiques, un fort écho dans la jeunesse japonaise de ce début des années 70. Une forme de cinéma contestataire qui répond aux révoltes étudiantes, au mécontentement qui secoue le pays, mais sans entrer dans le courant du cinéma social. Une sorte de contestation fun en somme, où le plaisir de transgression tient lieu de programme politique. Chishi Makiura prend la relève de Kazuo Miyagawa au poste de chef opérateur. Avec huit Zatoichi et quatre Baby Cart à son actif, le directeur de la photo est l’une des figures incontournables de l’écurie Katsu. C’est Hideaki Sakurai qui signe la bande originale, déjà auteur de celle de cinq épisodes de la saga Baby Cart. Son travail sur Hanzo s’inscrit pleinement dans ce qu’il compose pour Baby Cart, une musique pop entraînante et rythmée, haute en couleur et en passages psychédéliques. Chapeautant le tout, Yoshio Inoue, cinéaste recommandé par Masumura, brille par des scènes de combat intelligemment découpées, mais ne parvient pas à donner un réel rythme au film, ni à imbriquer de manière satisfaisante les différents thèmes qui se côtoient. Heisuke et Genan ne sont pas assez exploités, leur portée historique reste bien trop en retrait par rapport à l’intérêt qu’ils auraient pu apporter au film. Plus grave, Inoue se contente de répéter les formules établies dès le premier opus, épuisant une série qui ne parvient pas à se renouveler et ce dès le début. Le scénario aurait pu être prétexte à de nouveaux horizons, mais Katsu et ses collaborateurs se reposent trop sur leur lauriers, et noient dans l’œuf la franchise. Au final le constat à la vision de cette mythique saga est assez mitigé. D’un côté, les films sont loin d’être aussi délirants et outranciers que la légende ne le laissait supposer. Trop sages par rapport à ce que l’on attendait, et surtout trop répétitifs. De l’autre, les trois épisodes d’Hanzo the Razor demeurent de bonnes séries B d’exploitation, filmées sans génie mais avec efficacité, et surtout dotées de scénarios bien construits aux intrigues multiples qui maintiennent intact l’intérêt du spectateur. Le tout est porté par un Shintaro Katsu qui s’en donne à cœur joie et dont l’interprétation, naviguant entre fureur et burlesque, est constamment jouissive. Très loin d’égaler la splendeur des Baby Cart et la profondeur des Zatoichi, Hanzo reste une véritable curiosité à même de ravir les amateurs de films gentiment décalés.

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